Il nous brosse le foisonnant roman de la samba (cette danse aujourd'hui popularisée dans le monde entier grâce au festival de Rio). Il le fait à partir d’une intrigue nouée autour d’un trio de personnages Paulo Lins (la fascinante Valdirène, Brancura, souteneur, et Sodré, fonctionnaire à la Banque du Brésil). Le roman déroule en grande partie dans le quartier de l’Estacio à Rio de Janeiro. C’est un quartier pauvre où règnent la délinquance, le crime et la prostitution. Il faut se débrouiller pour vivre. En s’attachant aux portraits de quelques personnages, Paulo Lins nous les rend sympathiques en nous faisant entrer dans leurs psychologies, imprimées par une sociologie, une histoire fondée sur la colonisation, le racisme, l’esclavage, l’invisibilisation d’une partie de la population : ses souffrances. La littérature devient ici le réceptacle de bien des sciences humaines. Ce monde des années 1920 dans l’Estacio, rugueux, cruel, labyrinthique est celui dans lequel le poète-musicien Ismaël Silva a contribué à faire naître la musique de samba, ce style qui est depuis devenu emblématique du Brésil. C’est en poète que Paulo Lins nous présente Ismaël Silva : « C’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. L’évidence demande toujours plus de temps pour être traduite en poésie. S’il le pouvait, il inventerait des mots avec davantage de significations, de force de vigueur. Des mots qui accroitraient le sens, d’autres qui le diminueraient, d’autres encore qui le modifieraient pour toujours et qu’il échangerait pour une mélodie plus jolie… »
Ce roman nous présente des êtres de chair et de sentiments, humains, compliqués, chaleureux, comme dans la vraie vie. Cela donne d’autant plus de présence, d'intensité et de couleurs à ce récit des commencements de la Samba. Paulo Lins indique la relation native entre la samba et la spiritualité d’origine africaine des anciens esclaves du Brésil et parmi eux l’umbanda qui est une des branches de la macumba. C’est en décrivant des cérémonies religieuses dans des terreiro (lieux de culte de l’umbanda) que Paulo Lins nous montre qu’à l’origine de la samba, il y a une quête religieuse (quelque chose qui relie), un élan spirituel pour sublimer le réel, le dépasser, le transformer.
Silva fréquente un terreiro et dans un milieu rude il est présenté comme fragile et artiste, en 1920 il a quinze ans : « Certains artistes n’ont pas la force de vivre de leur art — ils ont peur, préférant travailler gentiment pour un patron, cherchant à plaire au public respectable, se préoccupant de ce que les gens peuvent dire. Mais les artistes doivent avoir pour unique souhait de pratiquer leur art, ce doit être leur seule préoccupation. Il suffit de garder les lumières toujours allumées pour écrire toute la journée, pour savoir que la vie et l’art se mêlent même dans le sommeil. »
Durant le roman, Brancura espère se sortir de sa condition de délinquant misérable grâce à la musique et la poésie, mais il n’y parvient qu’imparfaitement « De temps en temps, il aimait bien ruminer des paroles, des bouts de mélodie, mais ce n’était pas sa raison de vivre. Ce n’était pas un besoin, contrairement à ses amis, qui faisaient de l’art sans pouvoir se l’expliquer. Brancura ne possédait pas non plus de voir de la poésie dans tout ce qui l’entourait. » En brossant le portrait du gangster qui ne parvient pas à sortir du cercle de sa fatalité, Paulo Lins brosse le négatif d’un portrait de poète…
Bien souvent les personnages de ce roman sont entraînés par une forme de fatalité, notamment dans leurs relations amoureuses : « Faire des choses qu’on ne prévoyait pas — était-ce cela l’amour ? Il agissait comme guidé par une force supérieure. Avec la certitude de n’être rien, de ne pas pouvoir contrôler ses actes, de savoir que l’amour n’a pas de maître… »
Ismael Silva est quant à lui repéré par un chanteur déjà très célèbre : Francisco Alves (également connu sous le nom de Chica Viola). Paulo Lins montre comment Ismaël Silva et ses amis auront à protester auprès d’Alves et de ses agents pour voir leurs droits d’auteur respecter. Silva et Alves finissent par nouer un contrat qui permettra à Alves d’avoir un répertoire, à Silva de se faire connaître et à la samba de naître.
En nous racontant la naissance d’une école qui allait en faire fleurir bien d’autres, Paulo Lins nous livre à travers un roman réaliste, un hymne à la beauté : « Un dimanche après-midi, le compositeur sortit de chez lui, admiratif devant la beauté de tout ce qui l’entourait. Il savait la distinguer aussi bien chez une personne que dans une plante ou une maison neuve du quartier ; chez les gamins qui jouaient ; chez les maîtresses de maison qui mettaient des bancs ou des chaises sur le trottoir pour raconter des histoires ou chanter de vieilles comptines… »
Le roman de Paul Lins s’achève sur la création par Ismaël Silva et ses amis de l’Estacio de la première école de Samba : « Deixa Falar » « Enfin, les cinquante membres de la première école de samba se mirent en branle. C’était l’heure de faire bouger les pieds dans les rues de l’Estacio, au son des percussions et d’aller jusqu’à la place Onze… »
Les allusions musicales sont nombreuses dans ce roman, vous pouvez découvrir les musiques d'Ismael Silva sur cette chaîne YouTube (cliquez ici).
Paulo Lins, dans son roman n'esquive pas l'aspect rugueux, imprégné de domination masculine dans lequel est né la samba. Aujourd'hui c'est encore le cas, même s'il évolue, cette émission de France-Inter du 16 février 2026 en témoigne (cliquez ici). Paulo Lins a su néanmoins faire surgir de cet univers masculin, des portraits de femmes splendides et parmi elles celui de Valdirène, un symbole de femme finalement puissante indépendante et libre, malgré l'adversité...
Merci Ruth ( joyful gyal sur Instagram) de m'avoir conseillé cette lecture. Merci et bravo pour cette passion mise à transmettre la culture de la samba, à Paris, dans le monde, sur Instagram et à Rio...