au gré de mon parcours de vie
Et si la poésie était tout simplement...
Par
pierre-thiry
Le 17/09/2026
Ce livre offre un message altruiste et courageux. Généreux. Il conduit à se poser une question essentielle : où commence et où s’arrête la poésie ? Il propose un parcours de vie. Il offre au mot poésie de belles résonances qui ne manqueront pas de susciter d’autres écrits et d’autres réflexions que celles que je publie aujourd’hui. Il mérite d’être lu avec un regard attentif et d’une oreille ouverte à toutes les nuances du mot poésie. Il invite à réfléchir à ce que signifie ce mot, cette idée. Plutôt qu'une critique littéraire, les lignes qui vont suivre sont des réflexions sur l'écriture poétique autant qu'une invitation à découvrir une nouvelle plume.

« Au gré de mon parcours de vie » de Victorine Petiau a ceci de précieux qu’il est un premier livre. Et c'est le premier livre d’une jeune autrice. En le lisant, on ne peut donc s’empêcher de penser aux nombreux prochains écrits que la même plume pourra nous proposer dans l’avenir. Nous ne pouvons nous empêcher de supposer que Victorine Petiau a sans doute dans ses tiroirs d’autres textes qu’elle publiera lorsqu’elle le choisira, lorsque viendra le moment qu’ils soient lus. Être sincèrement passionné d’écriture c’est généralement devenir soi même au-delà des apparences ; devenir soi pour préparer l’avenir. Victorine Petiau le dit avec ses mots lorsqu’elle écrit :
« J’ai tant masqué mes émotions
« J’ai tant déguisé ma tristesse derrière un sourire
« Que j’ai eu l’impression de jouer le rôle d’une comédienne
« C’est lorsque j’ai été à visage découvert
« Que je me suis révélée authentique. »
Choisir de publier de la poésie est toujours un acte de courage, une prise de risque, le risque de faire usage de son jugement pour choisir les mots, les phrases, les textes que l’on va livrer au public des lectrices et des lecteurs qui pourront être des proches, des amis ou de parfaits inconnus. Ce courage est une forme d’héroïsme. Il ajoute une écriture au monde. Il mérite d’être salué par une lecture attentive sensible à l’écoute du texte qui révèle un rythme au message essentiel. Il traverse les difficultés de vivre, l’anxiété, le mal être, la maladie. Il ouvre les possibles. Il conduit vers l’authenticité d’un amour généreux, heureux. L’ouvrage est riche de sa sincérité, de sa vérité, de sa fraîcheur. Professeur d’anglais, Victorine Petiau est passionnée de langues et de cultures étrangères et cela se sent dans son plaisir d’écrire et de partager. L’écriture ici est simple et belle comme les premiers accords d’un prélude dont on sait qu’ils résonneront longtemps dans d’autres mouvements, dans d’autres écrits.
Un livre nous parvient toujours sous le masque d’une apparence puisqu’il nous arrive sous sa couverture. Dans le corps de son texte, il se révèle aussi dans la vérité de sa figure. Elle est étonnée de naître, aimée, souffrante, anxieuse face aux obstacles à franchir ou sereine et souriante, confiante face aux belles rencontres. Ici la couverture est joliment illustrée en couleur par Milledya ( @coeurcupid sur Instagram) qui signe également quelques dessins au trait disséminés à l’intérieur de l’ouvrage. Ils ont cette élégante discrétion qui sait se fondre dans le texte, dans son esprit.
L’ouvrage dévoile au cœur de son écriture une réalité. La réalité d’une vie, sa sincérité, ses complications pulsent dans le battement qui cadence les mots. « Au gré de mon parcours de vie » révèle une belle personne, une écriture singulière, irremplaçable, inimitable. Ici le style est direct, sans recherche d'effets, presque naïf, le stylo trace à l'écoute. Il décalque l'émotion pour être exact, juste et vrai.
Face à cette écriture, je n’ai pu m’empêcher d’éprouver une forme de perplexité. Est-ce un recueil de poésie ? Est-ce un récit de vie ? Est-il écrit dans une langue poétique ? Est-il écrit en prose ? Où s’arrête ou commence la poésie ? A-t-elle des frontières ? Questions sans doute de peu d’importance au regard des sentiments nés de la lecture de ce texte salvateur, né de l’urgence de vivre où les images défilent et les émotions se rencontrent. Après tout on peut lire ce livre sans décider de le catégoriser sous une étiquette. L’écriture coule sous le regard. Une vie, celle de Victorine y défile.
Et cependant ces questions sur la nature du texte (même si elles sont secondaires) méritent que l’on s’y attarde. Car écrire n’est-ce pas aussi prendre garde à l’insaisissable des petits détails à ce « je-ne-sais-quoi », à ce « presque rien » dont parle si bien Vladimir Jankélévitch ?
Récit de vie, l’écrit de Victorine Petiau l’est assurément. Le titre l’indique. La division en cinq parties qui démarre avec « Choisir son orientation » nous conduit jusqu'à « Marcher dans la bonne direction ». Ces termes pourraient laisser supposer un manuel de savoir vivre, une «vie mode d'emploi». La formulation autant que la répartition des thèmes évoquent le « partage d’expérience ». Le voyage proposé «Au gré de mon parcours de vie» nous mène de l’enfance de l’autrice à sa vie de jeune adulte, à ses difficultés et ses bonheurs. Il a sa dimension thérapeutique, autant que littéraire. Nous passons des « premiers cris », « les premiers pleurs » à « l'impression d'avoir un boulet au pied » jusqu'à la lumineuse liberté de l'adulte amoureuse : « vivre librement […] aux quatre coins de la Tunisie. » Un récit de vie étant toujours un peu labyrinthique n’implique bien sûr pas nécessairement l’exclusion du poétique. La poésie jaillit de la vie. C’est la raison pour laquelle dans ses « Lettres à un jeune poète » Rainer-Marie Rilke invitait l’aspirant poète à plonger en soi pour y faire jaillir l’écriture : « Cher Monsieur, je ne saurais vous donner d’autre conseil que celui-ci : aller en soi, soumettre à examen les profondeurs d’où surgit votre vie ; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si la création est pour vous une nécessité. » Un peu plus loin, il ajoute cependant cette mise en garde : « Mais il est également possible que vous deviez renoncer, après cette descente en vous-même et dans votre solitude, à devenir poète… »
Plonger en soi invite à penser parfois longuement en retardant le devenir poète et donc l’écriture poétique. En écrivant cela, je pense au très émouvant poème de Marceline Desbordes-Valmore: « Les séparés » :
« N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;
« Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent
« Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut le boire,
« Une chère écriture est un portrait vivant
« N’écris pas… »
Dans ce «N'écris pas...» de Marceline Desbordes-Valmore gît sans doute le plus bel appel à l'écriture poétique qui soit... Victorine Petiau a vigoureusement choisi ce parti d'écrire pour inviter à vivre sans avoir peur de la mémoire, pour rendre l’avenir possible à partir de mots lancés sur le papier. Intituler un ouvrage « Au gré de mon parcours de vie » ne garantissait assurément pas qu’il devienne un ouvrage poétique. Plonger en soi n’aboutit pas nécessairement à de la poésie. Exprimer sa propre vie avec exactitude, dans une langue la plus claire et la plus exacte possible inviterait plutôt la prose que cette écriture aux frontières indéfinissables que l'on appelle poésie. Il y a là un rude écueil qui n’en est cependant pas forcément un, car après tout une écriture qui invite à voir clair même en prose peut être un salutaire rocher : celui du rivage qui sous une lumière heureuse évite un naufrage funeste.
Faudrait-il en conclure que le livre de Victorine Petiau n’est pas un ouvrage poétique ? La réponse à cette question n’est évidemment pas si simple. Et c’est sans doute la raison pour laquelle à sa phrase de mise en garde Rilke ajoutait une incise entre parenthèses qui est essentielle. Citons sa phrase in extenso : « Mais il est également possible que vous deviez renoncer, après cette descente en vous-même et dans votre solitude, à devenir poète (il suffit, comme je l’ai dit, de sentir que l’on peut vivre sans écrire pour être fondé à ne pas écrire du tout). » A contrario on peut déduire qu’il suffit de sentir que l’on ne peut pas vivre sans écrire de la poésie pour découvrir que l’on est résolument en train de devenir poète. Et c'est visiblement ce que démontre Victorine Petiau dans son écriture.
