Et si la poésie était tout simplement...

pierre-thiry Par

Ce livre offre un message altruiste et courageux. Généreux. Il conduit à se poser une question essentielle : où commence et où s’arrête la poésie ? Il propose un parcours de vie. Il offre au mot poésie de belles résonances qui ne manqueront pas de susciter d’autres écrits et d’autres réflexions que celles que je publie aujourd’hui. Il mérite d’être lu avec un regard attentif et d’une oreille ouverte à toutes les nuances du mot poésie. Il invite à réfléchir à ce que signifie ce mot, cette idée. Plutôt qu'une critique littéraire, les lignes qui vont suivre sont des réflexions sur l'écriture poétique autant qu'une invitation à découvrir une nouvelle plume.

Au gré de mon parcours de vie par Victorine Petiot

« Au gré de mon parcours de vie » de Victorine Petiau a ceci de précieux qu’il est un premier livre. Et c'est le premier livre d’une jeune autrice. En le lisant, on ne peut donc s’empêcher de penser aux nombreux prochains écrits que la même plume pourra nous proposer dans l’avenir. Nous ne pouvons nous empêcher de supposer que Victorine Petiau a sans doute dans ses tiroirs d’autres textes qu’elle publiera lorsqu’elle le choisira, lorsque viendra le moment qu’ils soient lus. Être sincèrement passionné d’écriture c’est généralement devenir soi même au-delà des apparences ; devenir soi pour préparer l’avenir. Victorine Petiau le dit avec ses mots lorsqu’elle écrit : 

 

« J’ai tant masqué mes émotions

« J’ai tant déguisé ma tristesse derrière un sourire

« Que j’ai eu l’impression de jouer le rôle d’une comédienne

« C’est lorsque j’ai été à visage découvert

« Que je me suis révélée authentique. »

 

Choisir de publier de la poésie est toujours un acte de courage, une prise de risque, le risque de faire usage de son jugement pour choisir les mots, les phrases, les textes que l’on va livrer au public des lectrices et des lecteurs qui pourront être des proches, des amis ou de parfaits inconnus. Ce courage est une forme d’héroïsme. Il ajoute une écriture au monde. Il mérite d’être salué par une lecture attentive sensible à l’écoute du texte qui révèle un rythme au message essentiel. Il traverse les difficultés de vivre, l’anxiété, le mal être, la maladie. Il ouvre les possibles. Il conduit vers l’authenticité d’un amour généreux, heureux. L’ouvrage est riche de sa sincérité, de sa vérité, de sa fraîcheur. Professeur d’anglais, Victorine Petiau est passionnée de langues et de cultures étrangères et cela se sent dans son plaisir d’écrire et de partager. L’écriture ici est simple et belle comme les premiers accords d’un prélude dont on sait qu’ils résonneront longtemps dans d’autres mouvements, dans d’autres écrits.

Au gré de mon parcours de vie

Un livre nous parvient toujours sous le masque d’une apparence puisqu’il nous arrive sous sa couverture. Dans le corps de son texte, il se révèle aussi dans la vérité de sa figure. Elle est étonnée de naître, aimée, souffrante, anxieuse face aux obstacles à franchir ou sereine et souriante, confiante face aux belles rencontres. Ici la couverture est joliment illustrée en couleur par Milledya ( @coeurcupid sur Instagram) qui signe également quelques dessins au trait disséminés à l’intérieur de l’ouvrage. Ils ont cette élégante discrétion qui sait se fondre dans le texte, dans son esprit.

 

L’ouvrage dévoile au cœur de son écriture une réalité. La réalité d’une vie, sa sincérité, ses complications pulsent dans le battement qui cadence les mots. « Au gré de mon parcours de vie » révèle une belle personne, une écriture singulière, irremplaçable, inimitable. Ici le style est direct, sans recherche d'effets, presque naïf, le stylo trace à l'écoute. Il décalque l'émotion pour être exact, juste et vrai.

 

Face à cette écriture, je n’ai pu m’empêcher d’éprouver une forme de perplexité. Est-ce un recueil de poésie ? Est-ce un récit de vie ? Est-il écrit dans une langue poétique ? Est-il écrit en prose ? Où s’arrête ou commence la poésie ? A-t-elle des frontières ? Questions sans doute de peu d’importance au regard des sentiments nés de la lecture de ce texte salvateur, né de l’urgence de vivre où les images défilent et les émotions se rencontrent. Après tout on peut lire ce livre sans décider de le catégoriser sous une étiquette. L’écriture coule sous le regard. Une vie, celle de Victorine y défile.

 

Et cependant ces questions sur la nature du texte (même si elles sont secondaires) méritent que l’on s’y attarde. Car écrire n’est-ce pas aussi prendre garde à l’insaisissable des petits détails à ce « je-ne-sais-quoi », à ce « presque rien » dont parle si bien Vladimir Jankélévitch ? 

 

Récit de vie, l’écrit de Victorine Petiau l’est assurément. Le titre l’indique. La division en cinq parties qui démarre avec « Choisir son orientation » nous conduit jusqu'à « Marcher dans la bonne direction ». Ces termes pourraient laisser supposer un manuel de savoir vivre, une «vie mode d'emploi». La formulation autant que la répartition des thèmes évoquent le « partage d’expérience ». Le voyage proposé «Au gré de mon parcours de vie» nous mène de l’enfance de l’autrice à sa vie de jeune adulte, à ses difficultés et ses bonheurs. Il a sa dimension thérapeutique, autant que littéraire. Nous passons des « premiers cris », « les premiers pleurs » à « l'impression d'avoir un boulet au pied » jusqu'à la lumineuse liberté de l'adulte amoureuse : « vivre librement […] aux quatre coins de la Tunisie. » Un récit de vie étant toujours un peu labyrinthique n’implique bien sûr pas nécessairement l’exclusion du poétique. La poésie jaillit de la vie. C’est la raison pour laquelle dans ses « Lettres à un jeune poète » Rainer-Marie Rilke invitait l’aspirant poète à plonger en soi pour y faire jaillir l’écriture : « Cher Monsieur, je ne saurais vous donner d’autre conseil que celui-ci : aller en soi, soumettre à examen les profondeurs d’où surgit votre vie ; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si la création est pour vous une nécessité. » Un peu plus loin, il ajoute cependant cette mise en garde : « Mais il est également possible que vous deviez renoncer, après cette descente en vous-même et dans votre solitude, à devenir poète… »

 

Plonger en soi invite à penser parfois longuement en retardant le devenir poète et donc l’écriture poétique. En écrivant cela, je pense au très émouvant poème de Marceline Desbordes-Valmore: « Les séparés » :

 

« N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;

« Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent

« Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut le boire, 

« Une chère écriture est un portrait vivant

« N’écris pas… »

 

Dans ce «N'écris pas...» de Marceline Desbordes-Valmore gît sans doute le plus bel appel à l'écriture poétique qui soit... Victorine Petiau a vigoureusement choisi ce parti d'écrire pour inviter à vivre sans avoir peur de la mémoire, pour rendre l’avenir possible à partir de mots lancés sur le papier. Intituler un ouvrage « Au gré de mon parcours de vie » ne garantissait assurément pas qu’il devienne un ouvrage poétique. Plonger en soi n’aboutit pas nécessairement à de la poésie. Exprimer sa propre vie avec exactitude, dans une langue la plus claire et la plus exacte possible inviterait plutôt la prose que cette écriture aux frontières indéfinissables que l'on appelle poésie. Il y a là un rude écueil qui n’en est cependant pas forcément un, car après tout une écriture qui invite à voir clair même en prose peut être un salutaire rocher : celui du rivage qui sous une lumière heureuse évite un naufrage funeste.

 

Faudrait-il en conclure que le livre de Victorine Petiau n’est pas un ouvrage poétique ? La réponse à cette question n’est évidemment pas si simple. Et c’est sans doute la raison pour laquelle à sa phrase de mise en garde Rilke ajoutait une incise entre parenthèses qui est essentielle. Citons sa phrase in extenso : « Mais il est également possible que vous deviez renoncer, après cette descente en vous-même et dans votre solitude, à devenir poète (il suffit, comme je l’ai dit, de sentir que l’on peut vivre sans écrire pour être fondé à ne pas écrire du tout). » A contrario on peut déduire qu’il suffit de sentir que l’on ne peut pas vivre sans écrire de la poésie pour découvrir que l’on est résolument en train de devenir poète. Et c'est visiblement ce que démontre Victorine Petiau dans son écriture.

L’écriture est une forme d’entêtement. Ce que manifeste assurément la parution du livre de Victorine Petiau, c’est que l’écriture lui est une nécessité vitale: une aide à vivre. Elle l’exprime clairement :

« L’écriture est l’une des forces qui m’épaule chaque

« jour et me permet de guérir mes maux. » 

Et au début du livre elle se qualifie elle-même de « poétesse ». Victorine Petiau a ses raisons de s’octroyer cette raison d’être et de devenir. Bien que récit de vie, ce livre a dans sa forme une présentation qui l’apparente à la poésie et le métamorphose en poème. L’écriture est présentée en lignes brèves et la présence des espaces sans écriture est prédominante sur l’immense majorité des pages. Depuis le moyen-âge la langue française désigne sous le mot poésie, « l'art de faire des vers ». Depuis Apollinaire et Blaise Cendrars ces vers sont libres. Ils échappent aux rythmes classiques de l’alexandrin ou de l’octosyllabe. C'est bien le cas sous la plume de Victorine Petiau. Même si on trouve à plusieurs reprises l’utilisation du décasyllabe, quelques heptasyllabes et des hexasyllabes, elle apporte son propre rythme. La cadence de la poésie classique n’est donc pas complètement exclue mais là n’est certainement pas l’objectif principal de Victorine Petiau. Plus qu’à l’aspect formel d’une construction poétique, c’est un contenu fidèle à la réalité qu’elle a voulu traduire :

« J’ai ouvert le volet de l’espoir

« Pour dire adieu au désespoir », écrit-elle. 

Elle s'adresse à l' « aptitude d'une personne à ressentir une émotion poétique » (pour reprendre une expression de Madame de Staël dans « De l'Allemagne »). Victorine évoque sa vie, ses instants noirs, comme ses instants heureux. Certaines pages sont militantes. Elles en appellent aux sentiments de justice, à l’empathie humaine, à l’écoute d’autrui. D’autres, et ce sont les plus vibrantes, sont des poèmes amoureux qui disent le bonheur de la rencontre et la confiance en la poésie. Ici poésie est synonyme de capacité à communiquer les sentiments et les émotions, à admirer, à écouter. Mais plutôt que de poèmes à formes brèves, il faudrait sans doute parler de stances ou de strophes, car il est bien possible que l’on soit ici non pas en présence de plusieurs poèmes, mais face d’un seul très long poème qui se raconte en cinq parties. La plupart des pages présentent des versets qui signifient la respiration poétique. Au centre du livre des paragraphes de prose exigent également d'être lus poétiquement. La prose est poétique assurait Chateaubriand. Flaubert en écrivant Madame Bovary souhaitait écrire un long poème sur rien. C’est en prenant le temps d’une première relecture, d’une deuxième puis d’une troisième que l'évidence de ce long poème de Victorine Petiau s'est imposé à mes yeux, à mes oreilles. Ce livre exige des lectures attentives et lentes pour devenir intensément ce qu’il incline à être : une lente méditation poétique. Bien sûr il présente aussi la fragilité d’un premier livre publié. Des esprits pointilleux tiqueront peut-être devant le vélo qui roule vers « un panorama de nouvelles opportunités », ce vocabulaire évoquant le prosaïque monde professionnel d'aujourd'hui... Mais ces mots du quotidiens sont aussi la saveur ingénue qui rend touchant cet ouvrage alors pourquoi s'interdire de les utiliser ? 

Au terme de ce long poème, l’autrice rappelle que « le voyage n’est pas terminé ». Elle prend le temps de faire comme tous les poètes. Elle place son livre sous de bons auspices. Elle adresse sa gratitude aux poétesses et poètes qui ont contribué à lui donner l’amour de la poésie et le désir de publier son livre. Elle cite Pauline Bilisari, Mathilde Fialaix, Eriel Quill, Laura Mathieu, Bourhène, Rim Hammou, Anaïs Trouille et bien sûr Paul (connu sur Instagram sous le pseudo de @poemforyou270). Ces remerciements sont le plus beau signe de poésie qui soit. Une poètesse, un poète ne sont jamais seuls. Pour bien cultiver la poésie, il faut que nous soyons nombreux à prendre soin d’elle. Elle exige des battements de coeur humainement, pour faire usage de nos cinq sens, l'esprit aux aguets. La pratique poétique est ancienne. Elle construit notre humanité. Mais elle est aussi fragile qu’elle est ancienne. Aidons-là à vivre. Victorine Petiau est poétesse en cet essentiel qu'elle a compris : être poète est comprendre que l'on fait partie d'une vaste communauté de passionnés d'écriture poétique, en direction d'une recherche qui est toujours en cours.

Un livre n’est jamais définitif. Il est une étape. Dans ce livre l’étape était belle. Elle n'est pas ligotée à la mécanique calculatrice du vers classique. Elle ouvre un monde d'émotions et de sentiments. Merci Victorine Petiau d'ajouter une voix nouvelle aux résonances de la poésie.

Au terme de cette lecture et des réflexions qu’elle m’a inspirées, la question qui surgit est vive, antique et tendre, contemporaine, actuelle et riche d’écritures à venir : et si la poésie était tout simplement la traduction des généreux battements du cœur amoureux, sensible à l'injustice, aux émotions d’autrui ? 

De cette question pourront naître bien des écrits nouveaux, vifs et souriants, passionnés aussi bien sûr; rythmés différemment par chacune et chacun, comme l'exige la poésie. Elle aime tant l'aventure et l'inattendu.

Références du livre :

Victorine Petiau, Au gré de mon parcours de vie publié chez BoD en août 2026. 

Nombre de pages 145

Prix: 14,99€

Au gré de mon parcours de vie