[Chronique] L'Embellie des chimères

pierre-thiry Par

Embellie des chimèresAttention petit chef-d’œuvre ! Grâce à « L’embellie des chimères » de Maude Cizeron, la rentrée littéraire 2026 n’aura pas été un événement vain. 

Je suis entré dans le fantastique paysage de ce livre avec le regard du lecteur surpris par ce sujet, intrigué par la façon dont il serait traité. J’ai refermé ce volume avec cette impression d’avoir traversé un monde obscur et lumineux et d’en être transformé. Et j’ai eu le sentiment que l’écriture de Maude Cizeron continuait à éclairer mon regard dans les lectures qui ont succédé à ce fabuleux voyage. Ainsi, comment ne pas revoir un flash de ce voyage quand je suis tombé sur ce trait de Vladimir Jankélévitch : « La lucidité analytique et la minutieuse précision sont toujours du côté du déterminisme, la liberté n’étant jamais qu’un vœu, une protestation sentimentale, une illusion de notre incorrigible chimérisme… » (dans Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien » début du troisième volume). 

Élisabeth, la personne principale de ce roman, cherche à s’évader de la banalité de son quotidien et du déterminisme ennuyeux du mariage qui lui a été imposé avec le vieil Hilaire un ami de son père. La bibliothèque de la maison d’Hilaire pourrait être ce terrain d’évasion. Cette « bouffée d’air » qui « égaye la pièce » jouera tout le long du roman le rôle d’un secret partagé, d’un lieu de connivence entre l’autrice, ses lectrices et ses lecteurs ; entre Élisabeth et les nombreux personnages du livre. Ce volume est court (200 pages), mais il foisonne de personnages, de figures savoureusement romanesques. Leur « inquiétante étrangeté » invite à tourner les pages avec passion, à relire certains passages pour le plaisir de ressentir une féconde harmonique. Ce roman a un aspect initiatique. Il marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte de son héroïne. Il trace avec talent la fougue fragile d’un féminisme altruiste et généreux. Élisabeth refuse de se laisser enfermer dans le déterminisme de ce mariage arrangé qui pourrait la faire basculer dans la catégorie épouse soumise de la belle époque. Elle invente un stratagème, un personnage. Elle se déguise. Et Maude Cizéron par la bouche d’Élisabeth sait trouver les mots justes pour évoquer cette construction fictive qui permet d’aller libre explorer un labyrinthe de contraintes : « je restreins mon ambition au domaine littéraire. Voilà où, fort aise, je pourrais m’imposer […] j’invente une parenté de province au soutien sans faille, une vieille tante sans enfant établie sur la côte normande qui, attendrie par ma pugnacité encourage chaque mois mes efforts en couvrant mes frais divers… » Élisabeth prend costume d’homme, se coiffe d’un haut de forme et se fait appeler du nom fictif de Théodore Volsin. 

Alors que commence un périple explorateur foisonnant d’impressions, d’émotions, de péripéties, de splendeurs, de stupeurs et de couleurs dans un insolite Paris masculin. Théodore Volsin réussit à se faire intégrer dans « Le Majestique » un club réservé aux hommes. Hilaire le mari d’Élisabeth en fait partie et monsieur Ribancourt le père d’Élisabeth en avait également été membre… Alors chaque personnage qui surgit apporte son lot de volutes romanesques entre rencontres émouvantes et quiproquo : Mademoiselle Giselle, Séraphine, Oscar de Lussan, Clérembault, le Notaire (ces noms sont comme les perles chatoyantes d’un collier que les lecteurs de ce livre se partagent)… En évoquant l’époque impressionniste, Maude Cizéron nous invite à participer à un banquet trépidant, rempli d’art et de paroles, de poésie et de lectures, de masques et de sincérité, de méditations et de rebondissements, de littérature et d’actions. Construit en trois parties le roman converge vers un « paroxysme spasmodique » tragique avant de nous inviter dans un ultime retournement à contempler un horizon d’espoirs, celui des livres à lire et à écrire, celui d’une vie libre et empathique à vivre. Berthe Morizot et Marcelline Desbordes-Valmore sont de la partie et Colette de Chablis, épouse Ribancourt la maman qu’Élisabeth n’a pas connue n’aura pas peint et écrit en vain : « Face aux bornés et aux indécis, n’écoute jamais que ce qui gronde à l’intérieur de toi. Et que rugisse ton irrévérence ! Et que règne ta désobéissance !.. »

Vous l’aurez compris, je vous encourage avec un enthousiasme admiratif à lire ce livre. Vous saurez y trouver de nouvelles raisons de prendre le temps d’écouter le sourire d’autrui…

« L’embellie des chimères » de Maude Cizeron publié aux éditions La Grange batelière (200 pages) prix 18€ (disponible chez leslibraires.fr et dans toutes les bonnes librairies)