Tout part des événements de novembre 1996 en Guyane, des manifestations lycéennes lancées notamment sous l’impulsion d’une des héroïnes du livre, lycéenne de classe de seconde au lycée de Remire-Monjoly : Angéla la fille d’Adélaïde qui est elle-même l’une des deux filles jumelles de Nini et Albert. Ces deux derniers vous connaissez déjà si vous avez lu « Un zakari et une danse » le premier roman de Saïna Manotte (à lire absolument, je vous ai déjà parlé). Les personnages de Saïna Manotte ne sont pas que des mots sur le papier. Ils vivent dans la lecture qui fait participer le lecteur à l’aventure.

Avec Le poids des cages, ce deuxième livre qui offre une suite à son premier, Saïna Manotte semble vouloir offrir à la Guyane ce qu’Honoré de Balzac, Émile Zola ou Roger Martin-du-Gard ont offert à Paris : une saga familiale qui traverse les événements qui disent un lieu dans l'Histoire. « Un zakari et une danse » se terminait sur les tragiques manifestations de juin 1962 que les Guyanais surnomment eux-mêmes le guet-apens. « Le poids des cages » accompagne les manifestations lycéennes de novembre 1996 qui ont abouti à la création du rectorat de Guyane, mais aussi au « coup monté » de la déportation en Martinique et en Guadeloupe d’amis d’Adélaïde, militants du MDES, (mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale). Pour écrire ce roman, Saïna Manotte s’est documentée aux meilleures sources, elle a eu la chance de pouvoir s’entretenir avec plusieurs témoins de l'époque et particulièrement avec le député de Guyane Jean-Victor Castor (membre du MDES). Jean-Victor Castor a d’ailleurs préfacé ce roman.
Saïna Manotte est musicologue et musicienne, chanteuse et professeur de danse, autrice et donc poète. Mieux que quiconque elle parvient à entendre et traduire ces mots qui circulent dans les conversations, ces mots qui disent les émotions autant que les idées de belles personnes, ces mots qui méritent d’être entendus, car ils ont beaucoup à nous apprendre.
Ce livre est un ouvrage précieux à plus d’un titre. Il fait œuvre de mémoire et de transmission culturelle. Il met des mots sur des silences (parfois pesants : « le poids des cages »). Saïna Manotte a l’art de faire vivre ses personnages, de dépeindre leurs questionnements, leur psychologie, leurs idéaux, leurs passions, leurs rébellions. L’écriture vive et belle de ce texte, dans un Français jaillissant, généreux, mêlé de temps à autre de créole guyanais (toujours traduit en note en bas de page) facilite la lecture de cette histoire aux multiples rebondissements. On frissonne, on frémit, on se révolte, on s’attriste, on sourit, on admire, on éprouve, on partage… Les Guyanais trouveront avec cette histoire d'amour et de révoltes d’émouvantes évocations familières d’un temps pas si lointain qui méritait assurément son roman. Et ce d’autant plus que les événements d’il y a trente ans semblent ressurgir aujourd’hui dans les manifestations lycéennes de septembre octobre 2026. Celles et ceux qui (comme moi) ne connaissent pas la Guyane apprendront beaucoup de cette aventure polyphonique. Ils seront sans nul doute incités à apprendre plus encore à prendre le temps d’écouter ce que les descendants d’Adélaïde ont à nous dire. À chaque paragraphe l'horizon s'élargit. Pour ma part j’ai découvert que la Mazurka était (aussi) une danse traditionnelle guyanaise, merci Saïna Manotte de l’avoir précisé (car offrir aux oreilles un nouvel océan de musiques à découvrir ce n’est pas un petit détail).
Face à l’injustice, cette lecture invite à trouver des mots qui réparent. Et j’espère bien que cette histoire saura susciter parmi les lycéennes et lycéens qui liront ce livre des vocations d’avocats épris d’un esprit justice. Quand l’oppression guette, les droits de la défense sont essentiels, l’intrigue de ce roman le démontre. Elle plaide pour la Guyane.
En refermant ce grand roman, j’ai eu l’impression d’avoir été entraîné dans le tourbillon d’une danse de Carnaval où sous la beauté, les slogans percussifs et le rassemblement qui fête se raconte aussi la pesanteur et de la cruauté d’une vie subie en même temps qu’une invitation à cette réflexion qui libère l’esprit et le corps du « poids des cages. » Danser pour échapper aux cages, invite à penser humainement.
